Résumé

Résumé

Il neige un peu de lui sur le seuil où elle attend (éditions d’écarts, 2010)

Il neige un peu de lui sur le seuil où elle attend raconte l’histoire d’une jeune femme et d’un musicien, surnommé le Pingouin. Elle est en couple avec un peintre, Lô, et travaille dans un cabinet d’études à Barcelone. Lui, va d’un concert à un autre, à Paris et en Espagne; il a du succès auprès des filles. Le lecteur suit l’un et l’autre séparément, puis il assiste à leur rencontre. Celle-ci engendre une transformation de l’univers dans lequel vivent les personnages, et les potentialités métaphoriques du surnom – le Pingouin – se déploient. Une neige incongrue envahit l’histoire et un papillon apparaît, qui loge dans le cœur du Pingouin, s’envole quelque fois, ou s’enfouit dans le cœur des demoiselles. Ce texte qui aurait pu être une histoire d’amour réaliste devient un conte merveilleux, éclairé par la tristesse et la douceur d’une neige bizarre. La jeune fille devient comme une princesse qu’il faut sauver ; Lô et un voisin, M. Laporta, vont devoir la découvrir de la neige qui la recouvre.
Parallèlement à l’histoire de cette jeune fille, une famille apparaît de temps en temps, la famille de Monsieur et Madame tout le monde : Monsieur a acheté un tableau à Madame, qui est un portrait de la jeune fille réalisé par Lô, son amoureux. Ce portrait aussi devient au fil du texte un objet merveilleux et il évolue comme si des liens mystérieux le reliaient à son modèle ; ce qui arrive à la jeune fille agit sur ce portrait. Seul l’enfant de la famille se rend compte de cette vie du tableau, et avec lui le lecteur.
Il y a donc une tension dans l’histoire, une forme de suspens : va-t-elle survivre ? Vont-ils gagner contre la neige ? Mais ce récit n’est pas un récit haletant, qui serait tendu vers sa fin et dont les événements s’enchaîneraient comme les rouages d’une machine. Comme la neige, au contraire, les personnages sont toujours saisis dans un mouvement, dans un état de passage, à travers les rues, les aéroports, les hôtels, les cafés, le lecteur les accompagne à tour de rôle le temps d’une page, et les figures secondaires apparaissent furtivement, avec discrétion et délicatesse. Les événements ne sont pas dramatisés, ils restent discrets, calfeutrés, du fait de cette instabilité narrative et de la répétition des motifs, des formules.
Ce livre parle de petites angoisses attachantes. L’histoire se déroule souvent à Barcelone, mais il y pleut, il y neige, à l’intérieur des appartements aussi. Le froid, que répand le Pingouin, fasciné par la mort, toujours triste, s’installe. Tout au long des quatre-vingts pages, règne comme une atmosphère d’alerte et d’inquiétude : la tristesse envahit ce personnage féminin, suscitée par la rencontre avec un homme dépressif ; d’autres veillent et agissent, Lô, le voisin, le petit garçon, il faut prendre soin d’elle, elle est triste. La poésie baudelairienne, la fascination morbide pour les abîmes, s’affiche dès les premières lignes. Mais les références classiques s’arrêtent sans doute là, peut-être la petite fille aux allumettes qui meurt de froid n’est-elle pas loin, en tout cas, j’y ai trouvé la mélancolie de l’hiver. Il y a peut-être aussi de la mélancolie rock. Et s’il fallait l’adapter en images, je pense qu’il faudrait une BD ou un film d’animation. La figure de Picasso est récurrente : son musée à Barcelone est évoqué, il inspire le peintre ; on imagine assez le portrait de la jeune fille en femme qui pleure ou en figure de la période bleue.
Il neige est un texte sur les rencontres, leur mystère et ce qui se joue en elles du sentiment d’exister. Comment exister de manière authentique ? Pour la jeune fille, exister est une question ; elle y trouvait des réponses dans le regard attentionné de ses proches. Le Pingouin, lui, peine à vivre. Comment font Monsieur et Madame tout le monde ? C’est un peu comme si il y avait là trois postures, trois manières d’exister. Le Pingouin est prisonnier de ses angoisses, la vie est un problème pour lui, sans goût, les autres sont des « voraces » – l’autre l’agresse. Il y a les gens comme tout le monde, Monsieur et Madame, pour qui l’existence est une série d’actes à accomplir, une question pratique – l’autre les indiffère. Il y a elle enfin, pour qui exister est une question, que les « robes » viennent peut-être symboliser ; elle est l’objet de l’attention de son amoureux qui l’aime et la peint, de son vieux voisin qui donne son avis sur les robes qu’elle choisit ; la jeune fille avait réussi à se protéger ainsi, par ses robes, et le regard enrobant de ses proches ; le musicien vient détruire cela, son regard mortifère va la mettre en danger. Il transforme la robe qui faisait exister en robe qui tue ; elle est statufiée par cette robe. La rencontre avec le Pingouin occasionne chez la jeune fille une remise en cause de sa relation bénéfique avec le peintre ; elle a le sentiment de mieux exister grâce au musicien(« Ta différence me donne l’impression d’exister »), alors que celui-ci la fait précisément sortir de l’existence. La jeune fille est le personnage principal mais elle n’a ni nom ni surnom, comme si déjà, dès le début du texte, elle avait commencé à se déréaliser. [Au bout du compte, et en faisant allusion au texte d’un poète contemporain, Il est dans Elle – et à la fin, aussi, L est dans IL.]
Nicolas Pucelle